Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
Vilanova de Arousa - Padron
La Voie Spirituelle aujourd’hui se retire pour laisser place
à l'eau et à l'histoire, une brève interlude de dix petits kilomètres de marche
entre Vilanova de Arousa et Padrón, pour soulager les jambes. Après des jours
de pas sur la terre ferme, les pavés et le bitume, nous ne sommes plus qu’une
poignée de pèlerins à nous presser sur le quai, prêts à échanger la marche
contre le tangage de la mer.
C'était l'heure de la Traslatio, le voyage
maritime-fluvial qui rejoue la légende de la dépouille de Saint Jacques. L'air,
encore frais de l'aube le long des quais du port porte le murmure du Rio Ulla,
cette veine bleue qui plonge au cœur de la Galice et accueille les pèlerins
comme voyageurs éphémères de la mer. Notre embarcation sobrement baptisée « La
Barca del Peregrino», attendait, coque blanche et promesse d'histoire.
L'ambiance à bord était bon enfant, légère et joyeuse, mais tout de même
empreinte de la solennité d’un rituel de passage. Les sacs à dos
étaient empilés au fond de la coque avec un soin quasi-religieux, mais nos
sourires trahissaient la curiosité. Nous allions non seulement naviguer, mais
nous plonger au cœur du mythe jacquaire. C'est le Capitaine lui-même qui nous
fait l'honneur de l'accueil, avec une petite collation chaude et un morceau de
gâteau de St Jacques.
— « Bienvenus à bord, pèlerins ! lança-t-il dans un accent chantant.
Aujourd’hui, vous ne marchez plus sur le Chemin, vous naviguez sur l’Étoile !
Notre sainte mission est de vous faire remonter le temps, sur les traces de la
barque de pierre. Alors, larguons les amarres et que le vent de l'Apôtre nous
porte ! »
Son discours était un mélange parfait de décontraction et de respect,
transformant la traversée commerciale en une aventure mystique. Tandis que le
moteur s'ébranlait et que nous quittions le port, le Capitaine continuait,
désignant du doigt la ria, puis le large, tel un conteur de mer, en nous
décrivant notre traversée. Nous n'étions plus de simples touristes, mais les
passagers d'une quête millénaire, en route vers l'échouage sacré de Padrón.
Le
Rio Ulla, large et majestueux, fendait ses eaux sous l’étrave de la navette,
déroulant devant nous le miroir liquide de l’histoire. Il s'avançait vers
l'intérieur des terres, dans le sillage légendaire de la Traslatio, marquant
l'itinéraire sacré que le cercueil de Saint-Jacques aurait emprunté après son
martyre en Judée et son improbable départ de la vieille ville de Jaffa. La
traversée du Rio Ulla, parsemée des emblématiques trois croix de pierre
plantées dans l'eau comme des repères mémoriels, était déjà la promesse d'une
étape hors du temps. C'était une parenthèse d'eau et de légende, un prélude
émouvant avant de fouler le sol de Padrón et de se confronter à la
matérialisation de son mythe. Après la traversée en bateau qui remonte la ria,
je retrouvais la terre ferme, mais l'esprit restait marin. Je remontais le long
du Rio Sar bordé d’arbres aux couleurs de l’automne.
La première partie de mon
étape fut une douce déambulation de trois kilomètres, le long des rives du Rio
Sar jusqu’au marché central. L'arrivée à Padrón fut une immersion dans le récit
fondateur. Padrón n'est pas une simple étape, c'est l'origine même du
pèlerinage jacquaire. La petite ville, traversée par le Rio Sar, un affluent de
l'Ulla, respire ce passé romain et chrétien. C'est là, en déambulant dans la
ville, que je me souvenais de trois de mes compagnons de route Silvio
l’italien, Sylvester le Hongrois et Fabrice le belge avec qui j’avais déjà fait
ce chemin en 2019.
La destination spirituelle ultime fut l'église de
Santiago de Padrón. Je m'approchai de la pierre fondatrice, le "Pedrón", nichée
sous l'autel principal. C'est ici, sur cette barque en pierre qui, dit-on,
s'est ramollie sous le poids du corps de Jacques, que le mythe prend forme. Je
m'y suis adonné à une longue méditation, une introspection personnelle sur la
liberté, la superficialité des liens humains, l'état du monde, de la société et
la morosité de notre époque, qui transforme les personnes en agressivité et en
haine de l'autre.
Bref, la fin du voyage approchait. Je savais que bientôt je
devrais quitter cette douce retraite pour regagner une réalité pesante, triste
et destructrice. Même en exil de ce monde à la dérive, on ne peut échapper à
l'écho du brouhaha médiatique et à la clameur du monde connecté qui nous rattrape.
Mais revenons a l'instant présent si précieux. Le silence de la nef était
seulement troublé par le crépitement des cierges et empli de
plénitude. Mes pensées flottaient, comme la barque sur l'Ulla, entre la
fatigue du corps et la légèreté de l'âme, trouvant un point d'équilibre dans la
froide immobilité du roc. Il y avait dans cette pierre que j'observais
depuis un long moment, une force certaine, la preuve palpable que le voyage
s'arrête toujours quelque part, pour mieux recommencer. Le texte en latin gravé
au-dessus évoque le cippus, le socle, qui aurait servi d'amarrage. Tout un
programme pour donner du sens à mes méditations du moment.
C'est ici que le mythe
de la princesse Iria Flavia (Dont le nom est associé à l'ancienne ville
romaine, aujourd'hui une paroisse de Padrón), la Reine Lupa, prend tout son
sens. Elle fut d'abord l'adversaire des disciples de Jacques, avant de se
convertir et d'autoriser l'inhumation du corps sur le Campus Stellae (le Champ
de l'Étoile), le futur Santiago de Compostela. Ma longue méditation dans
l'église, dans l'ombre fraîche des vieilles pierres, fut un moment de
suspension. Ce n'était plus la marche qui comptait, mais le point de départ.
Assis près du fleuve Sar, au pied de ce rocher, je ressentais l'enracinement
profond de l'histoire, l'instant où l'océan rendit son trésor à la terre,
préparant le chemin pour des millions de pèlerins à venir.
L'étape fut
courte en kilomètres, mais immense en résonance...
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