Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
De Padrón à Santiago 22 km.
Le chemin s'éveille à Padrón, non pas comme une simple fin,
mais comme le début d'une ultime révélation, une étape de 22 kilomètres ciselée
pour l'âme. Dès les premières lueurs, le corps se tend et se prépare pour les
grimpettes qui s'annoncent, forgeant l'abnégation nécessaire avant
l'absolution. Le sentier se faufile, intime et vibrant, entre les ceps des
vignes galiciennes, puis s'enfonce dans l'odeur poignante et camphrée des
forêts d'eucalyptus, un parfum d'ailleurs qui purifie l'air et les pensées.
On
traverse de minuscules villages de pierres, où les siècles se sont figés dans
l'humilité des façades, et le murmure des lavoirs qui bordent le « chemin de
l'eau », une artère de vie où le passé des Lavandières Galiciennes semble
encore laver leur linge. C'est dans cette partie du chemin que le mythe prend
corps, car Padrón est le rivage sacré où la barque de pierre, échappée des
mers, aurait accosté, portant la dépouille de l'apôtre Saint-Jacques après son
martyre à Jérusalem.
C'est le lieu du "Pedrón" lui-même, conservé sous l'autel de
l'église de Santiago, la pierre-autel qui donne son nom à la ville et attache à
jamais ce lieu au destin chrétien. Il faut se souvenir de l'histoire
tumultueuse de cet accostage : Comment les disciples de Jacques, Théodore et
Athanase, durent solliciter l'aide de la farouche Reine Lupa, souveraine
païenne. Cette dernière, d'abord hostile, les envoya vers des épreuves
mortelles au Pico Sacro – un dragon, des taureaux sauvages – cherchant à
détruire leur mission. Mais les miracles du signe de croix brisèrent la malice,
convertissant Lupa. Telle la matrice sombre et nécessaire, elle fut vaincue par
la lumière divine, permettant au corps du Saint de reposer, peut-être dans les
ruines de son propre château, le Castro Lupario, dont les vestiges jalonnent
encore ce chemin. Mais au delà de l'histoire, il y a sur ce chemin les
rencontres, les partages, autant de moments d'humanité qui réchauffe le cœur.
Cette étape a été riche à ce niveau : D'abord il y a eu Pierre et Christine de
Bordeaux, de bons marcheurs, bien rodés qui fêtait leur 40 ans de mariage. Puis
Florent de Livignac, ce jeune cuisinier de 27 ans, plein de rêves et de
projets, qui a fait le choix de faire le chemin sans argent. Pêcheur lui aussi,
comme l'apôtre Jacques, il venait de se faire a midi, un festin avec une
truite. À Santiago, c'est Tristan de Roanne qui me proposa de me prendre en
photo. Depuis 3 mois sur le chemin ce jeune de 26 ans est parti suite a une
rupture familiale. Je pense désormais qu'il a trouvé sa voie. Et enfin, Raoul
et Sam un couple Philippin en admiration de nos histoires de pèlerinage qu'ils
sont venus découvrir en nous disant : " Peut-être l'année prochaine
tenterons-nous l'expérience".
Progressant vers le Nord, chaque pas est un adieu
et une attente. Les vieilles églises et les silences des petits cimetières sont
des rappels constants de la fragilité humaine et de la quête d'éternité qui
anime le pèlerin. À O Milladoiro – dont le nom évoque le locus humiliationis
(le lieu de l'humilité) – le cœur s'emballe, car l'âme pressent la fin : C'est
le point où, jadis, l'on apercevait enfin les flèches tant rêvées de la
Cathédrale, s'agenouillant d'émotion et de gratitude pour le chemin accompli. C'est
une dernière montée vers le Campo da Estrela, le Champ de l'Étoile, là où
l'ermite Pelayo fut guidé par la lumière céleste vers le tombeau de l'apôtre.
Ce nom, Compostela, n'est pas seulement un lieu géographique, c'est une lumière
qui répond à l'obscurité du monde, une promesse divine après l'épreuve
terrestre. Ce dernier tronçon est le plus riche en valeurs symboliques : Il y a
d'abord l'inversion des sceaux du Christ car la fin, n'est qu'un début. Padrón,
c'est l'acceptation du sacrifice et de la mort terrestre de l'apôtre. Santiago,
c'est la gloire de sa Résurrection et la perpétuation de sa mission. Ce n'est
pas une fin, mais la culmination d'une mue profonde. Le pèlerin qui arrive
n'est plus celui qui est parti.
Il a marché vers sa propre essence, réalisant
que le grand voyage est la marche du corps vers la conscience de l'Etre. La
Praza do Obradoiro nous reçoit, dans l'immense foyer de pierres travaillé par
les hommes à la majesté du Saint. C'est là que s'arrête la fatigue et commence
la contemplation. Seul devant le SEUL selon la formule. Face au pèlerin,
s'élance la majesté de la Cathédrale qui n'est pas un point final, mais le
portail monumental " la Porte de la Gloire" qui s'ouvre sur le véritable
pèlerinage.
Le dernier kilomètre, franchi avec les genoux tremblants et le cœur
vibrant, n'était qu'une préparation, l'ultime épreuve avant la révélation
finale. Le pèlerin pensait chercher une tombe, une relique. Il a trouvé une
Renaissance. Car le Chemin est désormais en lui. Il a tressé ses racines dans
la voûte plantaire, gravé ses paysages sur la rétine de l'âme, et tissé ses
silences dans la trame de sa patience, pas après pas. Ce n'est plus une ligne
tracée sur une carte, mais une topographie intérieure. Imaginez cette
transformation comme une alchimie secrète. Le bourdon (le bâton de marche), que
l'on dépose peut-être contre la pierre de l'Obradoiro, n'était qu'un support
physique. Sa fonction de soutien représente sa force – la stabilité qu'il nous
a offerte sur les terrains incertains, est devenue la nouvelle colonne
vertébrale de notre volonté.
La coquille de Saint-Jacques, jadis signe
extérieur de notre quête, se rétracte maintenant, pour ainsi dire, et se mue en
une forme parfaite au creux de notre poitrine. Elle est le sceau d'une nouvelle
identité : Celle d'un être qui sait où se trouvent ses vraies sources, qui a
appris l'humilité des auberges et la grandeur des levers de soleil solitaires.
Je
suis entré à Santiago chargé de kilomètres, de doutes et de vœux. J'en suis
ressorti allégé de l'inutile, enrichi d'une seule certitude : La vraie
direction n'est plus devant moi, elle est rayonnante à l'intérieur. Le
pèlerinage qui commence n'a plus besoin de flèches jaunes ni de bornes
kilométriques. Il s'appelle Vivre. Il s'agira d'appliquer maintenant la lenteur
des matins de marche aux tumultes du quotidien, de retrouver la solidarité des
albergues au milieu de l'indifférence urbaine, de savourer chaque gorgée d'eau
comme la source miraculeuse d'une fontaine. Le "fin" de la marche est
le "début" d'une vigilance nouvelle. La promesse n'était pas la fin
du voyage, mais l'inauguration d'une marche sans fin où l'âme est son propre
Chemin. Je suis à présent la Cathédrale, l'Obradoiro, la Reine Lupa et l'Étoile
tout à la fois. Va maintenant, pèlerin ! Le monde t'attend, et le Chemin
continue, il est, désormais, à toi et en toi.
Ultreia! — Il faut aller au-delà.
RC 26/20/2025
|