Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
De Caldas de Reis
à Vilanova de Arousa - 21 km La Revanche du Solitaire…
Le petit matin à Caldas de
Reis sentait la promesse et la poudre. Non celle des cartouches, mais celle,
plus subtile, des décisions mûrement prises. Adieu à la «Coquetterie Pèlerine»
des marcheurs du dimanche en quête de reconnaissance.
Assez ! Assez des «
moutons pèlerins » marchant en cohorte, enfilade mécanique qui tue le sens
profond de la quête ! Assez des « bofs » et des « gougeas » grossiers,
confondant le chemin de sainteté avec un terrain de drague où l'on s'essaie à
séduire la « Catholique » égarée. Et que dire des zappeurs d’étapes, ces
fanfarons qui s'arrogent une gloire imméritée, ne trompant qu'eux-mêmes sur
l’authenticité de leur voyage ? Leur sac à dos étant devenu sans doute trop
lourd de cette mascarade grossière. ..
Sur l’oreiller, cette nuit, tandis que la
fatigue de la veille s’estompait, l’évidence s’était imposée à moi, nette et
tranchante comme la lumière d’un phare dans la nuit. Michel d'Auzon , mon ami
du chemin , m'avait interpellé hier : « Pourquoi ne pas reprendre la Variante
Spirituelle de Pontevedra vers Vilanova de Arousa ? » J'avais souri. Je l'avais
déjà parcourue en 2019, venant de Lisbonne. Mais la vérité, c'est que je ne
m'attendais pas à cette foule, cette marée humaine des cent derniers
kilomètres.
J’avais signé le « Pacte du Silence ».
Le moment de la sécession
était venu. Alors, dans l’intimité bleutée de l'aube naissante, j'ai saisi mon
portable, non pour poster une photo ou un message, mais pour un acte de
rébellion cartographique pure. Fini les sentiers balisés ! J’ai ouvert mon
application Wikiloc comme un grimoire, à la recherche d’un itinéraire pédestre,
une nouvelle ligne jaune s’est tracée sous mes doigts, délaissant le chemin
balisé des flèches jaunes de Compostelle pour le chemin que j’avais choisi. Mon
objectif : Ponte Arnelas, point de jonction avec l’itinéraire de cette voie
spirituelle que je voulais mienne, et non celle de la foule bigarrée des
pèlerins des 100 km. Ma journée me comblât au-delà de mes espérances.
Elle fut
un hymne au silence et à la solitude. Vingt kilomètres durant, les seules
conversations furent celles de mes pieds avec la terre et les pavés du chemin. Le
cœur de la Galice verte s’est révélé à moi dans son intimité que le chemin
officiel ne peut plus offrir. La forêt tapissée de mousse et de fougères m’a
murmuré ses accords parfaits entre pierres, végétation luxuriante et l’eau. Les
vignes de la région produisent souvent des vins de cépage Albariño, Loureira
et Caíño blanc et elles m'ont salué au passage d'une inclinaison de leurs sarments cramoisis.
Et puis, la rencontre, l'unique, sur ces chemins secrets. Non un
pèlerin au badge et à l’ego surdimensionné, mais un homme simple, figure de la
terre : un chasseur entraînant son jeune braque. Un instant partagé, un salut
échangé, un « Buen días » et un regard qui comprenait ma quête du jour, non pas
de la distance, mais de l’authenticité. Nous étions deux solitaires, partageant
le même respect du territoire et de la nature. Vers la Mer Intérieure.
La
solitude de ce jour était un baume, une Mer Intérieure dont le dénivelé n’était
qu’un simple jeu de vallons et de chemins encaissés le long de la rivière. Le
point culminant de cette étape a été la confrontation spectaculaire entre le
Ponte do Currucho (pont romain ancien et moussu) et le viaduc autoroutier
moderne (béton, rapide, froid).
Le Pont Ancien chuchote le temps de l'homme et
du rythme de la marche. Le Viaduc Moderne hurle le temps de la machine, de
l'urgence et de l'oubli. À chaque pas, je me libérais des agacements des jours
précédents remplacés par la certitude d'être enfin sur mon chemin. Fini les
esprits inconstants et ignorants qui ne savent pas que «T’es toi quand tu
marches…» dans les deux sens du terme « Tais-toi quand tu marches » ( Ferme ta
gueule) comme dirait un ami pèlerin. Ces personnes qui considèrent un silence
comme un affront où une marque de mépris alors qu'il n'est que paix et
tranquillité... Et lorsque le sel de la Ría de Arousa a finalement mordu l'air,
et que l'on distinguait les premières «bateas» au loin, la victoire n'était pas
celle des vingt kilomètres que j’avais parcourus, mais celle de la liberté
retrouvée. Je n'avais pas besoin de « tricher » pour arriver au but. J'avais
retrouvé l'essence profonde du voyage, celle qui échappe aux « fanfarons » et
qui ne se négocie qu'avec soi-même.
Vilanova de Arousa m'attendait, non pas
comme une étape, mais comme un refuge, un havre de paix gagné par la volonté
d'un cœur qui avait choisi de ne plus suivre les autres. À l’arrivée nous ne
sommes que trois pèlerins à l’Albergue municipale de Vilanova de Arousa.
Victoire du pas de côté et de la volonté sur l'uniformité. Le chemin, le vrai était là, celui que j'aime
inscrit dans une carte à déchiffrer et dans l'âme du pays. Aujourd'hui, le
Chemin était silencieux, et solitaire, c'était merveilleux.
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