Récit de Raphaël Chouraqui (Copié avec son autorisation sur les publications FaceBook)
Octobre 2025
Redondela - Pontevedra 21 km : L'Étape décimale, entre brume, pluie et boue...
À huit heures du matin, les bars de Redondela sont en effervescence, animés par la foule des pèlerins en
quête d'une boisson chaude pour leur petit déjeuner. J'apprécie cette atmosphère matinale où se côtoient
pèlerins et travailleurs qui s'apprêtent à entamer une nouvelle
journée. Dans les rues, le silence de la nuit galicienne n'était rompu que par la
pluie, une pluie tenace, drue, qui s'était faite mon alliée forcée dès la
sortie de Redondela. Ma dixième étape, a été tout le long un trait d'union
humide entre Redondela et Pontevedra.
Dès le levé, j'ai ressenti cette
impulsion à me vêtir de ma cape de pluie, un poncho vert-gris qui se fondait
dans l'aube sombre. La pluie du matin n'arrête pas le pèlerin dit-on, mais tout
de même, un bon lit chaud et une grasse matinée dans l'épaisseur du sommeil
matinal auraient été les bienvenus... La cohorte des pèlerins se formait, spectres
lumineux dans le crépuscule. Chacun portait sa couleur, un rouge vif, un jaune
fluorescent, des teintes criardes qui défiaient la grisaille. Nous étions une
troupe d'ombres mouvantes, une procession de capes de pluie colorées sur
l'asphalte luisant. À chaque pas, le sol renvoyait le reflet brouillé des
réverbères, et l'odeur de terre mouillée montait.
La route nous a d'abord menés
vers les hauteurs. La rumeur disait qu'il y aurait de « bonnes grimpettes », et
elles n'ont pas tardé. La boue, d'abord timide, s'est faite par endroits plus
envahissante, aspirant nos pieds comme une ventouse. L'effort était double :
lutter contre la pente et la pénétration insidieuse de l'humidité. L'eau ne se
contentait plus de glisser sur le ciré, elle avait trouvé les brèches, se
frayant un chemin par le col, par les poignets, s'infiltrant jusqu'à la peau. Bientôt,
la chemise était une seconde peau froide, et la douleur, la compagne familière
du pèlerin, se réveillait, ravivée par l'humidité constante. Ce n'était pas
seulement la fatigue des muscles, c'était une souffrance sourde musculaire et
osseuse, une plainte de l'organisme contre les éléments...
Pourtant, au détour
d'une montée, le ciel a semblé s'éclaircir un instant, offrant un cadeau fugace
: Les dernières vues sur l'océan. La Ría de Vigo, vaste étendue d'argent et de
brume, s'étalait en contrebas. C'était un adieu à la mer, une promesse de l'intérieur
des terres, mais aussi une vision de beauté absolue qui justifiait chaque
goutte de sueur. Ces vues étaient le dernier lien avec l'horizon marin, avant
que la forêt et la route ne reprennent leurs droits.
Après les premières
grimpettes et la bataille intime contre la pluie qui s’était faite chair, est
apparu le Pont de Ponte Sampaio. Il n'était pas un simple ouvrage d'art, mais
un géant de pierre voûté, drapé dans la brume matinale, enjambant le Río Verdugo. Il
portait le poids des siècles. On disait que les légions romaines avaient foulé
son ancêtre, et que les hommes de Galice y avaient écrasé les armées
napoléoniennes. À cet endroit précis, on ne marchait plus sur l'asphalte
glissant, mais sur l'Histoire elle-même...
Enfin, les premières bâtisses de
Pontevedra sont apparues. Les dos étaient courbés, mais les cœurs légers.
L'entrée dans la ville, même sous la pluie qui redoublait, était une victoire.
La récompense, ce n'était pas l'arrivée elle-même, mais la promesse immédiate
d'un refuge bien sec et chaud. La douche, cette bénédiction du soir était la
bienvenue. L'eau chaude a coulé, longue, réparatrice, chassant le froid
glacial. Elle a lavé la fatigue, rincé les douleurs et laissé place à une
sensation de chaleur réconfortante. Puis, le rituel sacré de la faim apaisée :
le casse-croûte. Un simple bout de pain, de la charcuterie locale avec une
boisson gazeuse bien connue. Ce repas n'était pas un festin, mais le carburant
de l'étape passée et la promesse de la suivante...
Dix étapes déjà accomplies et
plus de 200 km, qui s'effaçaient dans la vapeur de la douche, remplacés par la
certitude d'être plus proche qu'hier de Saint-Jacques de Compostelle...
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