Mercredi 7 Septembre 2016 : El Burgo Ranero > Mansilla de las Mulas
(19 km)

 

Étape 18/38

 


    Aux bords de l’humanisme –
    Sylvain Tesson


    Jusqu'à un certain jour où le ciel s'embrunit, je voyageais pour rencontrer les Hommes.
    À ceux qui demandaient une raison à mes brusques départs, je décrivais l'humanisme
    — cet élan sentimental qui nous porte vers nos semblables -- comme présidant à tout élan vagabond.
    J'ajoutais que c'était pour étancher ma soif de l'Autre que je me lançais dans de longues échappées.

    Mes interlocuteurs se montraient ravis de ces réponses : la référence à l'humanisme est le meilleur
    moyen d'endormir une conversation. On m'avait enseigné que l'Homme occupait le sommet de la
    pyramide du Vivant. Mais l'édifice s'est écroulé et je me méfie à présent de lui comme d'une eau
    claire que les yeux croient bonne et que le gosier découvre salée. J'ai déboulonné l'Homme de mon
    piédestal intérieur comme on jetait Lénine au bas des socles de marbre dans les Républiques
    socialistes à l'automne 91.

    Je suis sorti des chemins humanistes, à la faveur de rencontres qui me dessillèrent les yeux et me
    désoperculèrent les oreilles. Lors de mes premiers voyages, je partais admirer le spectacle du monde
    et le rideau se leva sur l'universelle oppression de la moitié de l'humanité par l'autre...

     


Qui parle sème, qui écoute récolte.

Pythagore

 





Une symphonie de couleurs...





Je me fonds dans ce feu solaire...


Hola ! Peregrino !


Le pueblo de Reliegos


La iglesia de Santa Maria à
Mansilla de las Mulas

             
Saint-Roch et Saint-Jacques


    Petit-déjeuner rapide à l'Albergue avec un sachet de thé que j'ai toujours en réserve dans
    mon sac. Je prends le chemin avec le soleil qui fait exploser dans le ciel une palette de couleurs !
    Au premier pueblo, Reliegos, je me restaure un peu avec Coca, champignons et pois chiches.
    Puis je rencontre une jeune belge qui a une tendinite au mollet gauche et nous faisons une
    partie de l'étape ensemble. J'arrive à midi à l'Albergue privée de Mansilla de las Mulas où j'ai
    réservé un lit.

    Je rencontre Marie, une jeune artiste qui peint et écrit des poèmes. Après la sieste, on boit un
    verre ensemble. Ensuite je vais faire un tour dans cette charmante localité. Je visite l'église
    Santa Maria où je découvre un belle statue de Saint-Roch. Je prends mon dîner compris dans
    la demi-pension à l'Albergue.

    Un peu plus tard, avant de me coucher, je me trompe de Code PIN en rallumant mon smartphone
    que j'avais éteint pour qu'il se recharge plus rapidement... Je devais être un peu endormi...
    Je tape 3 fois un code erronné et je me retrouve plus qu'angoissé avec cet appareil qui ne peut
    re-fonctionner qu'à la condition que j'entre un autre code : le Code PUK, que je ne connais pas !

    Mauvaise nuit qui verra son épilogue au petit matin grâce à Marie qui recherche et trouve sur
    Internet avec son smartphone la marche à suivre pour récupérer mon Code PUK !
    Hourra ! Ca marche ! Merci Marie !

     



Marie une pèlerine artiste...
 

 

Hébergement à l'Albergue privée El Jardin del Camino
20 Euros la demi-Pension
(4 coquilles)



    Aux bords de l’humanisme – Sylvain Tesson (Suite)

    Le wanderer que je suis redeviendra humaniste lorsque cessera la suprématie du mâle.
    Il souffre à chaque instant de se heurter où qu'il porte ses pas (aux rares exceptions des pays
    scandinaves, de certaines vallées himalayennes et des jungles primaires) à la toute-puissance
    de la testostérone. Il lui semble que l'humanité a érigé en divinité le mauvais chromosome.
    Il entend des cris de joie dans les maisons berbères saluant la naissance d'un garçon et des
    lamentations si c'est une fille. Il a traversé des villages dans les campagnes de Chine où les
    mères se pendent si elles enfantent une fille. Il a vu en Inde, où il manque cinquante millions
    de femmes, le visage des victimes qu'on a tenté de brûler.

    Il a lu dans le Coran -- ce bégaiement paniqué de berger hagard — le mépris ruisselant de stupidité
    dans lequel est tenue la femme. Il sait qu'en Europe, autour de lui, sous ses yeux, la situation n'est
    pas plus heureuse. Dans les champs tropicaux qu'il a traversés, il n'a souvent vu que la silhouette
    des femmes affairées aux moissons pendant que les hommes s'adonnaient à cette occupation qui
    tient en haleine, chaque jour des milliards d'entre eux : suivre l'ombre d'un arbre au fur et à mesure
    que le soleil se déplace dans le ciel. Dans des pays de sable et de soleil, il a partagé des dîners à la
    table du maître de maison pendant que la mère de famille se nourrissait par terre de ce qu'on lui
    laissait. Il a rencontré des familles composées de petits garçons gras comme des poussahs entourés
    de fillettes aux côtes saillantes. Il a collecté dans ses carnets de notes quelques proverbes hideux :

    Quand la fille naît, même les murs pleurent (Roumanie).
    Une fille donne autant de soucis qu'un troupeau de mille bêtes (Tibet).
    Instruire une femme, c'est mettre un couteau entre les mains d'un singe (Inde).
    La femme est la porte principale de l'enfer (Inde).
    La femme que Dieu comble de bonheur est celle qui meurt avant son mari (monde arabe).
    Merci, mon Dieu, de ne pas m'avoir fait naître femme (monde juif).

    Et c'est ainsi que, malgré lui, il a perdu son humanisme. Il ne comprend pas pourquoi l'humanité
    se rend coupable d'un génocide permanent (dont les victimes n'ont même pas, elles, le baume
    du devoir de mémoire) et ne voit pas pourquoi il lui faudrait aimer ou respecter cette humanité-là.
    Il a été conforté de découvrir un jour que Jack London (un wanderer lui aussi, celui du Nouveau
    Monde !) pensait que « l'homme se distingue des autres animaux surtout en ceci : il est le seul qui
    maltraite sa femelle, méfait dont ni les loups ni les lâches coyotes ne se rendent coupables, ni même
    le chien dégénéré par la domestication » 

    (Les Vagabonds du rail).

     

 

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