Lundi 29 Août 2016 :  Coca  > Alcazarén    (30 km)

 

Étape 9/38

 


    Compagnon des Amériques

    Québec ma terre amère ma terre amande
    ma patrie d'haleine dans la touffe des vents
    j'ai de toi la difficile et poignante présence
    avec une large blessure d'espace au front
    dans une vivante agonie de roseaux au visage

    Je parle avec les mots noueux de nos endurances
    nous avons soif de toutes les eaux du monde
    nous avons faim de toutes les terres du monde
    dans la liberté criée de débris d'embâcle
    nos feux de position s'allument vers le large
    l'aïeule prière à nos doigts défaillante
    la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles

    Mais cargue-moi en toi pays, cargue-moi
    et marche au rompt le cœur de tes écorces tendres
    marche à l'arête de tes dures plaies d'érosion
    marche à tes pas réveillés des sommeils d'ornières
    et marche à ta force épissure des bras à ton sol

    Mais chante plus haut l'amour en moi, chante
    je me ferai passion de ta face
    je me ferai porteur de ton espérance
    veilleur, guetteur, coureur, haleur de ton avènement
    un homme de ton réquisitoire
    un homme de ta patience raboteuse et varlopeuse
    un homme de ta commisération infinie
    l'homme artériel de tes gigues
    dans le poitrail effervescent de tes poudreries
    dans la grande artillerie de tes couleurs d'automne
    dans tes hanches de montagne
    dans l'accord comète de tes plaines
    dans l'artésienne vigueur de tes villes
    dans toutes les litanies de chats-huants qui huent dans la lune
    devant toutes les compromissions en peaux de vison
    devant les héros de la bonne conscience
    les émancipés malingres
    les insectes des belles manières
    devant tous les commandeurs de ton exploitation
    de ta chair à pavé
    de ta sueur à gages

    Mais donne la main à toutes les rencontres, pays
    toi qui apparais par tous les chemins défoncés de ton histoire
    aux hommes debout dans l'horizon de la justice
    qui te saluent
    salut à toi territoire de ma poésie
    salut les hommes et les femmes
    des pères et mères de l'aventure

    Gaston Miron – La Batèche  (Extraits)

 

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers tes risques.
À te regarder, ils s'habitueront.

René Char

 




Ce soleil, c'est mon cœur qui irradie...


L'immensité d'un champ de carottes...

                                                
Je suis entré dans la Province de Valladolid


Forêts de pins qui s'étendent à l'infini...


...et toujours les pistes sablonneuses...


Quel délice !


Le pont sur le Rio Eresma


Le clocher de la Iglesia de Santiago Apostol à Alcazarén
 


    Je quitte Coca à 6h45. J'ai bien dormi. Après un détour à la sortie de la localité, près du cimetière,
    il y a une descente raide pour traverser le Rio et remonter sur un plateau où j'assiste au lever de
    soleil qui est un enchantement ! A nouveau longues pistes sablonneuses au milieu des pins
    propices à la déclamation des poèmes...
    J'enchaîne le Transsibérien et le Panama...
    Cinquante minutes de voyage poétique dans l'univers de Cendrars...

    Je débouche alors sur une vaste plaine couverte d'immenses cultures : des champs d'oignons
    et surtout des champs de carottes qui s'étendent à perte de vue...

    J'arrive à Villeguillo, le bar est fermé, je mange 2 carottes ramassées dans le champ, et je fais
    le plein d'eau.  Il reste 20 kilomètres... À nouveau ces vastes cultures maraîchères et ces champs
    de carottes qui suffiraient à remplir les étals de tout un pays ! Je fais une pause pour rafraîchir
    les pieds et hop ! encore 2 carottes que je ramasse dans le champ, puis j'entame une longue
    traversée au cœur d'une forêt de pins qui semble n'avoir jamais de fin...
    Je répète le mantra  "Om Namah Shivaya" qui est l'un des mantras les plus populaires de
    l'hindouisme et particulièrement du shivaïsme...
    Je bascule alors dans une autre dimension...
    Il n'y a plus de chaleur, ni de sac, ni de fatigue...
    C'est comme si je glissais sur ces pistes sablonneuses...

    Après 2 heures de traversée, j'arrive à une route et un pont sous lequel coule ce Rio Eresma
    que je suis depuis plusieurs jours... Je descends pour un nouveau bain avec toujours autant
    de plaisir !

    Ensuite je grimpe sur un plateau pour retrouver une nouvelle forêt de pins...
    Je reprends alors la répétiton du mantra alternée avec la prière du pèlerin russe...
    Les kilomètres défilent sans que je m'en aperçoive...

    Et voilà au loin le pueblo de Alcazarén dominé par son clocher, à moitié dissimulé derrière
    des vignobles, les premiers que je rencontre sur ce Chemin... Mais je n'aurais pas le plaisir
    d'en manger car il n'est pas encore mûr !

    Encore 2 kilomètres et me voilà à la Oficina de Turismo où une dame sympathique me donne
    le sello et la clé de l'Albergue où je vais retrouver le même italien qu'hier dont je n'ai pas
    connu le prénom.

    En fin de soirée, le bar est le refuge pour écrire, téléphoner aller sur internet, FB, WhatsApp etc...
    enfin tout ce qui fait l'occupation du pèlerin du 21ème siècle et que je n'ai pas honte de revendiquer !

    Tout cela, accompagné d'un bon Tinto de Verano, et suivi d'un Plato Combinado avec una
    copa de vino tinto de Rioja et pour finir comme à l'accoutumée un verre de Pacharan !
     

 

Alcazarén entouré de vignes
 

 


Hébergement  à l'Albergue Municipal
Je prends les clés à la Oficina de Turismo
Agréable petit gîte, mais aucun équipement dans la cuisine
Prix pour la nuit :  5 euros
(3 coquilles)

 



    La romance du vin


    Tout se mêle en un vif éclat de gaieté verte
    Ô le beau soir de mai ! Tous les oiseaux en chœur,
    Ainsi que les espoirs naguère à mon cœur,
    Modulent leur prélude à ma croisée ouverte.

    Ô le beau soir de mai ! le joyeux soir de mai !
    Un orgue au loin éclate en froides mélopées;
    Et les rayons, ainsi que de pourpres épées,
    Percent le cœur du jour qui se meurt parfumé.

    Je suis gai! je suis gai ! Dans le cristal qui chante,
    Verse, verse le vin ! verse encore et toujours,
    Que je puisse oublier la tristesse des jours,
    Dans le dédain que j'ai de la foule méchante !

    Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l'Art !...
    J'ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,
    Des vers qui gémiront les musiques funèbres
    Des vents d'automne au loin passant dans le brouillard.

    C'est le règne du rire amer et de la rage
    De se savoir poète et objet du mépris,
    De se savoir un cœur et de n'être compris
    Que par le clair de lune et les grands soirs d'orage !

    Femmes ! je bois à vous qui riez du chemin
    Où l'Idéal m'appelle en ouvrant ses bras roses;
    Je bois à vous surtout, hommes aux fronts moroses
    Qui dédaignez ma vie et repoussez ma main !

    Pendant que tout l'azur s'étoile dans la gloire,
    Et qu'un hymne s'entonne au renouveau doré,
    Sur le jour expirant je n'ai donc pas pleuré,
    Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse noire !

    Je suis gai ! je suis gai ! Vive le soir de mai !
    Je suis follement gai, sans être pourtant ivre !...
    Serait-ce que je suis enfin heureux de vivre;
    Enfin mon cœur est-il guéri d'avoir aimé ?

    Les cloches ont chanté; le vent du soir odore...
    Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots,
    Je suis gai, si gai, dans mon rire sonore,
    Oh ! si gai, que j'ai peur d'éclater en sanglots !


    Émile Nelligan


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